Cet entretien a eu lieu le 30 août 2009 à Kaltouk (région d'Irkoutsk), Russie. Il a été mené par Emilia Koustova et Larissa Salakhova, avec la participation de Alain Blum qui s'occupait de l'enregistrement. L'entretien a été réalisé en russe. Il a duré 48 minutes.
BiographieLioubov Nenko ne fut pas déportée. En tant qu’institutrice à Bolchaïa Kada et à Kaltouk, elle vit arriver des enfants lituaniens. Elle s’installa en Sibérie, en 1952, après avoir obtenu le diplôme de l’Institut pédagogique de Balashov. Elle fit partie de 20 instituteurs, membres du komsomol qui partirent travailler en Sibérie. Elle entama sa carrière d’enseignante du russe et de la littérature à Bolchaïa Kada et y resta jusqu’en 1959, après quoi elle partit pour Kaltouk. Logée chez un habitant, elle fut frappée à la fois par la pauvreté et par la beauté des paysages sibériens. L’école locale réunissait 50 élèves. C’est ainsi que Lioubov Nenko rencontra les déplacés spéciaux d’Ukrainie, de Biélorussie et de Lituanie arrivés après 1945. Ne disposant pas d’informations suffisantes au sujet de leur statut, elle pensa d’abord qu’il s’agissait de prisonniers. Dans le village voisin de Kolodka, le directeur de l’école la prévint qu’elle allait rencontrer des déportés et précisa qu’ils n’étaient pas coupables. À terme, elle noua des relations d’amitié avec certaines familles. Dans le cadre de son travail, elle constatait que les enfants des déplacés spéciaux n’étaient pas objets de discrimination de la part de ses homologues. La majorité de ses élèves venaient de Biélorussie et d’Ukraine. Elle ne rencontra que ponctuellement des familles lituaniennes. En outre, celles-ci partirent vers 1954. À Kaltouk, la situation était différente, car un camp pénitentiaire se trouvait près du village. Le silence continuait à peser sur les conditions de la déportation et de l’emprisonnement des personnes qu’elle croisait au quotidien. Le XXe congrès du parti fut pour elle la première occasion où ce silence fut levé. Le directeur de l’école rassembla les enseignants pour leur relater le bilan du congrès. Malgré son état de choc, elle trouvait par la suite de plus en plus d’informations publiées sur le Goulag, notamment par la Pravda. Les discussions avec les parents d’élèves furent organisées en conséquence. La parole se libérait timidement dans les discussions avec les familles de déplacés, à partir des années 1970.