Cet entretien a eu lieu le 24 août 2012 à Kortkeros (République des Komis), Russie, à la Maison des pionniers. Il a été mené par Hélène Mondon. L'entretien a été réalisé en russe. Il a duré 5 heures et 36 minutes.
BiographieAnatoli Smilingis est né le 4 octobre 1927 à Plunge, en Lituanie. Ses parents étaient enseignants, son père était directeur d’école, mais aussi président d’un parti local nationaliste. Ils sont déportés le 14 juin 1941. Le père est placé dans un autre train. Ils ne le reverront jamais (il est officiellement mort en 1942). Anatoli a donc 14 ans, il se retrouve avec sa mère et sa petite sœur Rita. Ils sont débarqués à Kotlas où le voyage se poursuit en barges. Puis par camionnette, ils rejoignent leur destination finale : le Vtoroj ucastok, un camp de la veille transformé en village spécial. Sa mère se trouve un travail au chaud, dans les bains publics, tandis qu’Anatoli travaille en forêt comme marqueur. Il note les mesures des rondins. Au départ, ils ont encore des provisions, mais très vite, à l’hiver 1942, les choses se gâtent et la famine s’installe. De nouveaux contingents arrivent : des Chinois, des Iraniens. Si bien qu’Anatoli apprendra le chinois avant le russe. Tous font preuve de solidarité entre eux. Anatoli commence à gonfler à cause de la faim, il atteint le stade d’un épuisé par la faim, frôle la mort, puis est sauvé grâce à un seau d’airelles qu’on lui donne par pitié. Il s’en sort de justesse. Il reprend aussitôt le travail en forêt. Il déménage au village spécial de Sobino en 1943, puis après la guerre travaille à l’exploitation forestière de Negakeros. Il tombe malade du typhus à cause d’une épidémie apportée par les nouveaux déportés d’Ukraine occidentale. En 1949, il se retrouve à l’hôpital de Kortkeros. Grâce à un autre déporté, chirurgien militaire, qu’Anatoli avait aidé par le passé, il arrive à s’embaucher comme économe à l’hôpital. Mais il n’a qu’une seule envie : retourner en forêt. Son amour de la forêt est tel qu’il commence dès le début des années 50 à organiser des excursions avec des enfants, la plupart d’entre eux étaient fils de membres du Parti de tous les échelons. Il les emmène sur les traces des anciens camps et des cimetières, ce qui est à l’époque interdit. Anatoli se demande encore comment on a pu lui confier ces enfants alors qu’il était lui-même encore enregistré sur le registre des déplacés spéciaux. Avant son départ pour Kortkeros, Anatoli accompagne sa sœur à l’embarcadère de Kortkeros, d’où les enfants polonais étaient renvoyés chez eux. Elle a fui et rejoint la Lituanie. Pendant deux ou trois ans, elle s’est cachée. Plus tard, au moment de la chute de l’URSS, elle a fait partie du mouvement indépendantiste lituanien et a côtoyé les grandes figures de ce mouvement. Elle vit aujourd’hui en Lituanie. Après la mort de Staline, Anatoli correspond avec un oncle exilé aux USA, ce dernier lui envoie des colis avec des vivres, qui sont soigneusement fouillés par le NKVD. C’était avant sa libération en 1955, date à laquelle Anatoli reçoit une attestation de la République de Lituanie comme quoi il est radié des registres spéciaux, ainsi qu’un passeport, mais avec restriction de déplacement dans les frontières de la République Komi. Les autres Lituaniens n’ont pas été libérés et n’ont reçu leur passeport qu’un an plus tard. Il n’y a pas eu de retour massif des Lituaniens, les retours se sont faits au compte-gouttes. Anatoli a toujours repoussé son départ. Il était passionné par son travail, les compétitions et randonnées avec les enfants lui avaient apporté une reconnaissance sociale et il n’avait pas envie de quitter cela pour l’inconnu, bien que sa sœur l’ait toujours poussé à revenir en Lituanie. Il a néanmoins fait les démarches pour avoir la citoyenneté lituanienne (il a la double nationalité) afin d’obtenir un appartement en dédommagement (il l’a reçu à la fin des années 1990 grâce à sa sœur). Il a aussi touché des indemnités en Russie qu’il a plus tard refusées en faveur des allocations versées en Lituanie, plus intéressantes. Anatoli œuvre aujourd’hui pour le travail de mémoire et le tourisme mémoriel dont il est en quelque sorte le fondateur dans cette région. Il a d’importantes archives et a même organisé depuis une dizaine d’années une commémoration qui se tient chaque année le 14 juin, date de la 1re déportation des Lituaniens, à l’ancien village spécial de Vtoroj Ucastok, près de la croix érigée en la mémoire des déportés. Les anciens déplacés spéciaux, toutes origines confondues, se retrouvent chaque année pour assister à cette commémoration.
BiographyAnatoly Smilingis was born on 4 October 1927 in Plungė, Lithuania. His mother was a teacher and his father a headmaster and head of a local nationalist party. The family was deported on 14 June 1941. His father was then separated from the rest of the family. Forever. At the age of 14, Anatoly was left with his mother and little sister Rita. After a long journey by train and river barge, they arrived in the Komi Republic. In the special settlement village “Второй участок (second section)”, his mother found an indoor job in the public baths, while Anatoly worked in the forest as a tree marker. At the start they still had food supplies, but by the winter of 1942 things rapidly got worse and famine was widespread. After his mother was arrested and sent to a camp for stealing a few oat grains, Anatoly began to swell up from hunger and nearly died. Barely had he recovered then he went back to work in the forest. After the war, he got a job at the Negakeros forestry enterprise. He so loved the forest that in the early 1950s he began running excursions for children. In 1955, Anatoly received an official letter from Lithuania announcing his release. But he never left his land of exile. His hiking trips with children had brought him a reputation as a sportsman and social recognition. Anatoly now supports memory work and memory tourism, which he has pioneered in this region.